« Nous allons tout perdre. Nous allons nous accrocher à
nos pauvres vies comme des insectes à la branche mais nous serons
dans la vérité nue du monde. Le vent ne nous appartient pas. »
[Laurent Gaudé]
- Un an plus tôt -
- Aline -
Mon regard voyageait entre les plis de la couverture, le lit, le
sol et surtout le visage de mon frère. Impassible, sans sourire,
sans grimace de douleur, rien que cette expression figée et vide.
Vide, c'était sûrement cela le plus étonnant de la part de Ash.
Lui, toujours si expressif, joyeux, désespéré ou même en colère,
lui qui ne pouvait jamais garder ses pensées secrètes, dû à sa
franchise sans limites, restait silencieux depuis des jours. Nous,
plutôt complices, n'avions pourtant pas échangé plus de dix mots en
sept jours. Je l'aurais sûrement secoué, engueulé, si mon caractère
introverti ne m'interdisait pas les cris. Je me contentais pourtant
de rester là, avide d'un aveu qui ne viendrait pas, avide d'un
moment de complicité, avide d'un ou deux mots banals restés
prisonniers de nos lèvres closes. Mon frère me manquait,
indéniablement.
Inutile. J'étais tellement inutile et pathétique que j'en avais mal
au ventre. Si j'étais incapable de venir en aide à l'une des
personne que j'aimais le plus au monde, qui serais-je apte à
secourir ? Pour qui serais-je, un jour, celle qui l'a aidée à
reprendre pied, à vaincre la noyade, à ignorer les vagues pour se
hisser à la surface et enfin respirer ? Pour qui cesserais-je
d'être une adolescente timide et silencieuse, peu bavarde, pour
enfin devenir quelqu'un ? Je détestais être considérée comme une
gamine inintéressante mais plus le temps passait, plus j'avais
l'impression que cette image refoulée s'avérait vraie. J'essayais
de convaincre les autres - peut-être même me convaincre - que
j'étais une personne mélancolique, pleine de questions et devenant
imperméable aux critiques des autres.
J'avais dix-sept ans et la hantise de grandir, des responsabilités,
des choix, des tords, des erreurs. Dix-sept ans et la peur de tout
rater.
Ash n'avait pas esquissé le moindre geste depuis que j'étais dans
sa chambre. Il semblait à la fois tendu et indifférent à ma
présence ici, à la fois pensif et vide. Toute cette histoire était
contradictoire et douloureuse. Comme si ce que je ressentais
n'était pas suffisant, il fallait que j'endure le silence hurlant
de mon frère, celui qui était tout pour moi, celui qui m'avait
toujours tout dit et qui ne m'avouait plus rien. Celui qui dans son
mutisme, criait la plainte la plus déchirante. Mais comment
l'inciter à me parler s'il ne réagissait à rien ? Depuis tout ce
temps, je croyais connaître mon frère, cerner ses réactions,
l'aider lorsqu'il en avait besoin. Et là, je m'apercevais que tout
cela n'était qu'une illusion. Je ne le connaissais pas mieux que
personne, j'étais inapte à l'aider. J'étais d'ailleurs incapable de
beaucoup de choses.
- Tu m'emmerdes, lâchai-je avant de me relever.
Il n'eut aucune réaction. Pas un regard, pas un haussement de
sourcil. Rien. Vaincue, je tournai les talons et quittai sa
chambre, toujours plongée dans un mutisme douloureux mais
inébranlable.
M'engouffrant dans le couloir, j'atterris dans ma chambre, aussi
bien rangée que celle d'une écolière modèle. Les livres étaient
classés par ordre alphabétique, les objets s'alignaient sur mon
bureau par ordre de grandeur. J'aurais aimé avoir l'audace de tout
détraquer, ôter cette image d'enfant sage. Je n'en étais pas
capable. C'aurait été un trop grand bouleversement et je n'étais
pas prête.
Je jetai un coup d'œil à la pendule accrochée au dessus de
mon lit et réalisai qu'il était temps que je m'en aille. Attrapant
mon sac, je glissai quelques livres dans la pochette, enfilai un
gilet noir, relevai mes cheveux en queue de cheval et sortis de ma
chambre. Mon père était assis à la table de la cuisine et faisait
tranquillement les mots croisés du journal. Il releva la tête sitôt
que j'arrivai et me souris, d'un sourire fin et concentré que je
lui connaissais parfaitement.
- Ça va ma chérie ?
Je hochai la tête. Notre famille était unie par une tendresse
indéfinissable, que peu de gens avaient la chance de connaître. Mon
père était fier de mon frère comme de moi, et nous avions toujours
tout fait pour que cela ne cesse pas.
- Et ton frère ?
Je grimaçai. Tout comme moi, mon paternel avait perçu le changement
de comportement de Ash, et il s'en inquiétait tout autant.
Cependant, il était aussi impuissant que moi. Peut-être même
plus.
- Je dois y aller, je rentre tard ce soir !
- Tu veux que je vienne te chercher ? Tu finis à quelle heure
?
- Non non, je rentrerai à pieds ne t'en fais pas. Je serai là vers
vingt deux heures trente, j'imagine ! Tu me tiens au courant si il
y a un problème avec Ash, hein...
Il acquiesça et je sortis. Nous étions début octobre et l'air
paressait déjà glacial. Je croisai les bras sur ma poitrine, et
frissonnai légèrement. Je marchai d'un pas pressé vers la fac dans
laquelle j'étudiais depuis le début de l'année, cadencée par la
musique de Muse que j'écoutais. Après environ une demi-heure, je
parvins dans le hall de l'université.
Il faisait chaud à l'intérieur, et une odeur de café flottait,
émanant des distributeurs extrêmement sollicités par les étudiants.
Des groupes de quatre ou cinq personnes parsemaient l'entrée de
joyeuses conversations et je dus slalomer entre eux pour pouvoir
accéder à mon casier. Celui-ci étant situé assez haut, je me mis
sur la pointe des pieds afin d'y récupérer mes affaires les plus
nécessaires, puis rejoignis ma salle de classe d'un pas machinal.
Quelques élèves attendaient déjà devant la porte, je reconnus des
visages familiers et me joignis à la conversation qui, pour une
fois, ne traitait pas des cours.
- Et toi, tu y seras ce week-end ? Me questionna Linda, une jolie
et discrète asiatique.
- Mmh, où ça ?
- Au festival qui a lieu au parc des expositions ! Il paraît que
des groupes pas mal y joueront !
- Ah. Oui, eh bien je ne sais pas, ma meilleure amie m'a proposé,
mais c'est pas trop mon style de musique !
La sonnerie retentit avant même qu'elle n'ait eu le temps de me
répondre. Je soupirai intérieurement à l'idée de passer deux heures
trente dans cet amphithéâtre. J'avais beau être passionnée par la
fac de lettres, les cours aussi tardivement placés me fatiguaient
énormément. Je jetai un coup d'œil en arrière ; comme
d'habitude, Élise était en retard. Avant d'entrer en cours, je lui
envoyai un texto, stipulant avec délicatesse et virtuosité de
bouger son cul. Puis j'allai m'installer.
A peine deux minutes plus tard, la porte s'ouvrit et laissa
apparaître une jeune femme à la chevelure flamboyante, aux yeux
pétillants et au visage joyeux. Elle arborait un sourire continuel,
qui s'élargit plus encore lorsqu'elle m'aperçut. Elle vint
s'installer à côté de moi, grognant aussitôt assise :
- Garce ! Tu aurais pu m'attendre !
- Je pense avoir déjà eu assez de retards par ta faute,
mademoiselle tête-en-l'air ! Chuchotai-je.
Elle bougonna que j'exagérais, qu'elle n'était pas si souvent en
retard que cela. Évidemment...
Le cour commença.
Mes paupières étaient lourdes, mes membres engourdis. Je tentais
tant bien que mal de rester éveillée mais les paroles assommantes
de nôtre professeur ne m'aidaient pas beaucoup. Cet homme était un
véritable puit de connaissances, mais tellement ennuyant que je me
serais jetée sans hésiter au fond de ce gouffre pour échapper à son
cours. J'étais tellement ensommeillée par ses élocutions que je
sursautai théâtralement lorsque le vibreur de mon portable se
déclencha. Élise fronça les sourcils devant ma réaction
disproportionnée et j'attrapai discrètement mon portable afin de
lire le message que je venais de recevoir. Mon père me stipulait
que l'état de mon frère semblait s'aggraver ; en passant devant la
porte de sa chambre, il l'avait entendu sangloter. Je mis quelques
instants à réagir. Ash ? Pleurant ? Je me sentis terriblement
démunie. Je ne savais pas quoi faire pour l'aider, pas à qui
m'adresser. Peut-être devrais-je contacter un de ses amis ? Ils
savaient sûrement ce qui lui arrivait... Et si ça n'était pas le
cas, ils feraient tout pour en prendre soin et l'aider. Mais je ne
savais pas qui appeler, qui prévenir. Je connaissais ses amis, mais
je leur parlais très rarement, et lorsque je les croisais, je les
ignorais la plupart du temps. Ses plus proches amis étaient les
plus sarcastiques envers moi. Mais c'étaient les plus aptes à
l'aider. Je réfléchis quelques instants et composai un message,
espérant avoir conservé le numéro d'Andréa, certainement son ami le
plus proche actuellement.
Je n'obtins aucune réponse et l'heure s'écoula, minute par minute,
avec une extrême lenteur et un ennui profond. Je ne parvenais pas à
me concentrer, à penser à autre chose qu'à la douleur de mon frère.
Même les plaisanteries d'Elise n'eurent aucun effet sur moi. La
sonnerie résonna enfin.
Nous sortîmes et nous installâmes sous le petit porche de
l'établissement. Élise fouilla dans ses poches pour en sortir un
paquet de cigarettes, et les mains tremblantes et engourdies par le
froid, elle en alluma une. Elle recracha la fumée épaisse dans la
nuit noire et encore animée par les conversations. Je restai
silencieuse. Tout à coup, une voix familière me parvint.
Je me retournai précipitamment et aperçus à un ou deux mètres de
moi un jeune homme au teint pâle, aux yeux d'une limpidité rare,
mêlant les teintes vertes, jaunes et bleues. Ses cheveux châtains
tombaient sur son front et cachaient le haut de ses yeux. Plutôt
grand, bien bâti, il émanait de lui une indifférence
exemplaire.
- Andréa ? L'appelai-je.
Il leva les yeux vers moi, haussa les sourcils et étendit ses
lèvres en un sourire narquois.
- On se connaît ?
Je soupirai.
- Aline. Je t'ai envoyé un texto concernant Ash.
- Aline... ah, la sœur de Ash ? Pourquoi tu m'as contacté ?
Il est mort ou quoi ?
Il avait dit cela sans la moindre once de plaisanterie, ni même de
tristesse ou de panique. Non, juste son impassibilité
habituelle.
- Tu n'as pas lu ce que je t'ai envoyé ? Grognai-je, sentant Élise
se rapprocher de moi.
Il me fixa quelques secondes et sans me lâcher du regard, plongea
une main dans sa poche afin d'en sortir son portable qu'il consulta
aussitôt.
- Maintenant si. Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse moi ? Que je
le borde ce soir avant que le petit chou n'aille dormir ?
- Tu es son ami ! Protestai-je, outrée par son
désintéressement.
- Et toi sa sœur.
- Pourquoi t'es venu si tu t'en fous tant que ça de son état
?!
- Hahaha, tu crois être la seule à étudier à la fac ?
Ainsi, l'ami le plus proche de mon frère se fichait éperdument de
savoir qu'il allait mal. Il n'avait pas réagi à mon appel, il était
simplement venu en cours.
- Très bien, bonne soirée, lâchai-je, écoeurée par ce
comportement.
Je me détournai de lui, et commençai à marcher, suivie de mon
amie.
- Samedi soir, hurla-t-il, on se fait une soirée entre potes, toi
et ta copine, amenez Ash !
Je ne répondis rien. Je n'avais plus rien à ajouter.
Quelques minutes plus tard, j'entrai chez moi, sentant une vague de
chaleur m'étreindre. Je soupirai d'aise et me dirigeai
machinalement vers ma chambre, le foyer étant plongé dans un
silence total. Dans le couloir, une faible lueur éclairait le sol,
découlant de la chambre de Ash. Je m'approchai doucement et perçus
la musique reposante de Somewhere only we know. J'aurais
voulu entrer, prendre mon frère dans mes bras, l'écouter tout me
raconter, ou simplement lui montrer que j'étais là, peu importe son
secret dévastateur. Mais je ne fis rien d'autre qu'entrer dans ma
chambre, tel un fantôme inutile et glacial.
Aussitôt, je m'étendis sur le lit, le regard rivé vers le plafond
immaculé. Blanc, l'immensité d'un rien. Une étrange sensation me
tordait le ventre, m'empêchait de respirer convenablement. J'étais
terrorisée et je ne savais pas pourquoi.
« Dix sept ans et la peur de tout rater. »
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Hey !
Voilà le premier chapitre, qui n'est pas très très long ! Comme vous avez pu le constater, nous revenons un an en arrière, sans savoir ce qu'il s'est passé pour Andréa, et de plus, c'est sous la narration d'un autre personnage x') Dooonc, concernant l'avenir d'Andréa, c'est suspens ! *patapépatapé*
J'espère que vous avez bien aimé ce chapitre, n'hésitez pas à commenter et à donner votre avis !
Bisous. ♥







